Réseaux sociaux - Solidarité artificielle

Par Rédaction BrainRoster / 11 janvier 2016

De l’empathie virtuelle à la standardisation de la morale

Solidarité artificielle ? C’est un terme que nous ne connaissons pas encore, mais qui devient un concept de plus en plus opaque, un danger qui se cristallise chaque jour, petit à petit, dans le néant de l’océan virtuel, l’abysse même, qu’est Internet. Difficile de nous faire une idée rapidement sur un terme aussi obscur, mais vous conviendrez qu’avec l’exemple court et simple qui suivra, ce terme vous frappera violemment par son évidente perversité, mais surtout par son existence dangereuse. Un des maux de l’Ère Virtuelle, qui de façon insidieuse, a corrompu notre solidarité, mettant en danger l’une des rares beautés de l’homme, son empathie totale et sa solidarité instinctive.

Une main de fumée

Commençons donc par mettre une idée sur ce terme fumeux de « solidarité artificielle ». Imaginons qu’un drame touche un groupe de personne plus ou moins éloignées d’autres, il y a quelques dizaines d’années. Très vite l’histoire du drame prendra de l’ampleur et via un bouche à oreille, de nombreuses personnes se retrouveront sensibilisées à ce drame. Tout cela à travers un partage linguistique et émotionnel vivant, mais aussi pur et créé dans le partage d’idées et d’émotions sur des kilomètres via une chaîne d’empathie, que nous pouvons qualifier, sans honte, d’immensément belle, montrant le meilleur de notre espèce. C’est ce que nous connaissons comme un torrent de solidarité généré par une goûte d’idéal, forgé lui même par le principe de se rassembler face à l’adversité ou la souffrance des autres, dans une action collective et soudée.

Une vrai vague de solidarité, un seul corps, pour un seul but

Mais aujourd’hui le monde vit un nouveau phénomène, la solidarité artificielle, virtuelle. Aujourd’hui, un tel drame ne passerait pas par une chaîne d’empathie de bouche à oreille, un tel drame serait mis, le plus vite possible, sans travail de réflexion et d’itération émotionnelle, dans le cyclone d’Internet. Un petit post sur Facebook, mettant en avant des mots clés pour accrocher le public, un minuscule tweet, aussitôt retweeté grâce à un minuscule mouvement du muscle du pouce. Aujourd’hui, les drames devant générer une vague de merveilleuse solidarité et d’empathie, génèrent un flot de Like et de Retweet, sur le court terme, passant d’un drame à un nouveau, aussi vite que l’on passe d’un grain de raisin à un autre, dans notre évident besoin instinctif d’être solidaire, de se sentir solidaire, d’être en phase avec une conscience qui peut vite vaciller, dans la société du Meilleur qui est aujourd’hui la notre.


Le nouvel acte de solidarité, aujourd’hui, l’action « solidaire » la plus rependue

L’exemple de l’inondation de la ville de Skevland aux Pays Bas, ayant fait de nombreux morts et de nombreux dégâts matériels est l’un des meilleurs. Vous ne vous en souvenez pas ? C’est normal, l’information a traversé le filet d’Internet à toute vitesse, elle a amassé sa dose de Like et de Retweet vides pour retourner se perdre dans la banalité de l’abysse d’Internet.


Le drame de Skevland, une montagne de souffrances, pour un souffle de considération

Se sentir bien, être quelqu’un de bien, si l’on sait qu’il nous est déplaisant de penser que l’on a fait quelque chose de mal, alors il nous est évident de savoir que nous recherchons n’importe quel moyen pour renverser la tendance et nous regarder dans la glace en pensant, « je suis quelqu’un de bien ». Aujourd’hui, petit à petit, se créé un nouveau marché, un Marché de la Solidarité, né dans un monde virtuel, concentré dans les réseaux sociaux. Un Marché qui offre à la demande d’empathie instinctive et vitale pour la conscience, une offre rapide et simple d’actes de solidarité artificielle minimalistes.

Au lieu d’une main tendue vers ceux dans le besoin, une main vivante et portée par un élan viscéral empathique, construit sur un échange d’émotions avec les autres, dans une chaîne, le monde offre une main de fumée, une illusion prémâchée née d’un seul bloc d’information froid, standardisé et sans émotion empathique réelle et tangible. Derrière ce nouveau phénomène de solidarité artificielle, se consume la véritable solidarité dans un besoin de réponse à un manque émotionnel d’une conscience, collective et individuelle, qui se perd parfois dans l’égoïsme et le futile.

Le Marché de la solidarité

Cette solidarité artificielle, comme nous venons de le voir, se construit sur un Marché de la Solidarité. Dans ce marché glouton, toutes les informations doivent être présentées le plus rapidement possible, de façon accessible et simple, mais aussi de la façon la plus attractive possible, dans une standardisation du style allant vers le plus minimaliste. Une phrase, une poignée de mots clés, une image intrusive et devenue, par l’excessive utilisation de ce style, impersonnelle, nous obligeant à ressentir quelque chose. Une recherche de l’information qui sera la plus célèbre, dans un turn over de l’information élitiste et éphémère, où celle-ci devient banale, dans un échange quasi marchand dans un modèle économique où un Like vaut une petite dose de solidarité.

Mais de solidarité artificielle. Combien d’entre nous on succombé au cyclone de solidarité de « Je suis Charlie » ? Mais combien sont allés plus loin qu’un Like, qu’un commentaire ou qu’une nouvelle couverture Facebook changée quelques mois, voir quelques semaines plus tard ? Certains parleront d’une sensibilisation massive salvatrice et très utile à la société d’aujourd’hui, mais d’autres parleront d’une vague de solidarité n’allant pas plus loin que le fait de savoir, ne cherchant pas à agir. D’autres, extrêmes, parleront de manipulation de l’opinion publique dans l’utilisation d’un drame, touchant des personnes qui se battaient corps et âmes contre des idées et des mouvements politiques qui auront utilisé leur mort comme un martyre à des actions et des idées qu’il auraient peut être, sûrement, rejetés eux même. Certains diront que le pire drame du massacre de Charlie Hebdo n’a pas été la perte d’hommes de valeurs, mais le travestissement et la réutilisation sordide de ce drame à des fins politiques, allant à l’encontre des idées des « martyres ».


« Je suis Charlie » a connu la plus grosse vague de solidarité artificielle

Au delà même de la solidarité artificielle qu’elle a généré sur des personnes qui ne connaissaient que peu le journal Charlie Hebdo, la tragédie de Charlie Hebdo a vu se profiler le pire visage de la solidarité artificielle. Celui du sectarisme des idées et du rejet total d’autres visions, d’autres points de vue. « Nous sommes tous Charlie » pouvions nous lire ci et là, ceux cherchant à fournir des idées plus complexes, nuancées et profondes étaient victimes d’une multitude de forme de bashing, allant d’accusations de « trahison morale », aux injures violentes. Loin de nous l’idée de mettre en doute le drame et la gravité de la tragédie de Charlie Hebdo et au risque de faire une comparaison extrême, ce genre de mouvement absolutiste et fermé à toute tentative de nuance d’idée et de morale, dans un acte de solidarité, né d’une souffrance nationale, a mené l’Allemagne des années 30 dans le gouffre de l’absolutisme du nazisme. Comparaison excessive, certes, mais plausible.

La standardisation de la morale

L’information est devenue un écran de fumée, un service à la demande, en demande de partages sociaux, mais virtuels, vides. Mettant de côté le professionnalisme journalistique, de nombreux sites d’information sont prêts à tout pour gagner le maximum de clics, face à une humanité en demande de dose de solidarité artificielle prémâchée.

Comment pouvons-nous être sûrs de toutes les informations qu’on nous livre sur Internet, ces informations minimalistes et standardisées que personne ne vérifie un minimum avant de partager ou de Liker ? Par exemple, le drame cité précédemment de l’inondation de Skeland vous a touché ? Mais êtes-vous aller vérifier si elle était vraie ? Surtout lorsque l’on sait que cette ville n’existe pas et que cette information a été fabriquée de toute pièce pour cet article. Seriez-vous allez vérifier, ou auriez-vous accepté de façon symptomatique une information qui semble touchante mais tout autant banale, dans le torrent de drames qu’on nous partage chaque jour sur Internet ? Les Hoax, ou Hoax partiels sont peut-être plus rependus qu’on le pense.


Faudra-t-il bientôt un chaton dans chaque drame pour attirer l’attention de la plèbe ?

Une information que personne ne vérifie, un écran de fumée, que personne n’expose à travers une réflexion poussée et nuancée, naît, connaît quelques Like, commentaires, Retweet, banales et vides, puis se perd dans l’océan d’informations similaires livrées chaque jour, pour mourir, la fumée se dispersant aussi vite qu’elle est apparue, oubliée de tous, au profit d’informations sensationnelles, plus « sexy », excitant d’avantage notre besoin de solidarité artificielle, notre immanquable besoin instinctif de passer pour des gens biens pensant. Solidarité artificielle qui, au-delà d’une sensibilisation massive, se perd dans la banalité de ce genre de contexte rabâché chaque jour, n’allant jamais plus loin qu’une solidarité vide, sans action, seulement quelques pixels perdus dans le néant du virtuel, une main tendue, mais une main de fumée.

Que se passe-t-il quand une main de fumée rencontre un écran de fumée ? Ils se mélangent un instant, puis se dispersent très vite, pour ne laisser aucune trace, si ce n’est un sentiment de bien-être factice, artificiel, qui n’aidera en rien ceux qui souffrent vraiment.

Le monde est entré dans une Ère Virtuelle, où nous suivons le fil d’actualité en likant rapidement ci et là sans jamais chercher à vraiment agir. Sensibilisé, oui, nous le sommes tous, plus ou moins, mais que reste-t-il de la sensibilisation quand tout semble si banal, immatériel et sans vie, qu’un post solidaire au milieu de millier d’autres ? Sans forme, sans réflexion, sans véritable action entraînant une réponse engageante au niveau émotionnel et un partage empathique de bouche à oreille, une transmission réfléchie et sensibilisatrice par un partage de vive voix, laissant place à la nuance et l’explication, le monde s’arrêtera devant un mur d’informations standardisées et banales, incapable de grimper ce mur. Les gens s’arrêteront à des actes prisonniers du virtuels, sans consistances, en pensant foncièrement avoir participé au Bien Commun, dans un acte les mettant au rang de « bonne personne ».

La morale n’évoluera plus, mais se standardisera en parallèle du style d’informations fournies, devenant par la même sans vie, sans identité émotionnelle, laissant la plupart des gens loin des réflexions importantes de la vie, freinant à tout jamais l’évolution de la morale humaine, mais aussi de son niveau d’empathie et de sa sensibilité émotionnelle, voir même de son intelligence.

Certes, pour beaucoup, ce n’est pas encore une réalité et se phénomène paraîtra sans importance, voir surfait aux yeux d’autres. Mais petit à petit, on peut voir se profiler ce nouveau Marché de la Solidarité artificielle et ses évidentes corruptions, petit à petit l’Ère Virtuelle rampe dans une solidarité artificielle creuse et dangereuse pour la survie de l’un des « bijoux » de l’humanité, son empathie et sa solidarité générale fondée dans l’action. La solidarité n’est rien si elle n’est que de la sensibilisation à la chaîne, sans action, sans agissement et dévouement émotionnel, la solidarité est un mensonge vide qui nettoie les petites consciences, en leur faisant croire artificiellement qu’ils agissent bien. Seuls les actes comptent dans ce genre de situation, le Marché de la Solidarité a banalisé l’acte au profit de le sensibilisation massive et standardisée, mais ceux qui souffrent, continuent à souffrir, malgré le nombre de commentaire, de Like et de couverture Facebook bien pensantes.

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Article rédigé par Dr. Monkey

Rédaction BrainRoster

L’Equipe de rédaction de BrainRoster au service des rédacteurs paresseux.

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