Wei or Die - Le jeu qui voulait être un film

Par Rédaction BrainRoster / 26 avril 2016

« Wei or Die » est un film interactif sorti le 28 octobre 2015 et réalisé par Simon Bouisson.
L’action se déroule lors du week-end d’intégration (wei) d’une école de commerce. Ce week-end tourne mal lorsqu’au milieu de la nuit, un étudiant est retrouvé noyé dans un étang situé non loin de là.
Ce « film » a la particularité de n’être constitué que des vidéos tournées par les étudiants pendant la journée. Ces vidéos ont ensuite été replacées dans l’ordre chronologique, permettant ainsi au spectateur de passer librement de l’une à l’autre pendant le déroulement du récit.

Le film

En tant que film, « Wei or Die » est tout à fait correct. La photo est très bonne et offre une belle cohérence. Les acteurs sont convaincants, le contexte excessif aidant là-dessus : ils jouent des jeunes eux-mêmes placés dans une situation de représentation.

La réalisation est, quoi qu’on en dise, bien présente et effective même si une partie du montage est laissé au soin du spectateur. Une partie seulement, car de nombreux cuts et ralentis à l’intérieur des séquences, ainsi que les choix assumés de leurs agencements, seront là pour rendre tout à fait digeste une série de vidéos qui auraient « normalement » été sans doute beaucoup moins agréables à regarder.

La bande son porte littéralement l’expérience, surtout l’excellent morceau de The Supermen Lovers.
Enfin, le dispositif de navigation est très intuitif, permettant aisément de passer d’une caméra à l’autre ou de faire des allées et venues dans le temps, offrant l’étonnant, mais bienvenu, risque d’une perte de continuité, alors que celle-ci est évidement le point d’intérêt de l’expérience.

On pourra regretter toutefois un scénario et une écriture convenue, mais pour être juste, il faut dire que le sujet se prête difficilement à une quelconque originalité. En résumé, des étudiants doivent se faire bizuter, ils se font bien bizuter, certains font des conneries, d’autres se font harceler, d’autres encore passent littéralement à côté de tout ça. Bref c’est la fête aux clichés et au final on retrouve un étudiant mort.

Malgré cela (ou grâce à tout cela) l’ensemble fonctionne ; on en ressort pas plus grandit qu’on est entré, mais c’est pas mal.
Comme j’ai pu le lire ailleurs, je n’ai pas trouvé qu’il y avait là une quelconque diabolisation des wei, mais plutôt une représentation ou un fantasme, assez neutre, de ce type de week-end. La perfection sonore et visuelle de la réalisation renforçant l’aspect profondément irréel de ce qui est montré.

L’interaction

J’annonce au début de ce texte que « Wei or Die » est un film interactif. Ce point est le premier point qui m’a vraiment posé question, car pour moi le « film interactif » c’est du jeu vidéo.
Ok, tout le monde trouve qu’il est normal que ce terme soit fourre-tout, Wikipédia préfère d’ailleurs parler de « fiction interactive » au sujet de « Wei Or Die », mais le générique brouille encore plus les pistes en utilisant l’expression « Un film de... ».

Ce choix est explicable très simplement par une interview donnée à Libération par le réalisateur Simon Bouisson, celui-ci y indique que son but est de démocratiser l’interactivité au maximum. Son choix est donc naturel, « jeu vidéo » est un terme manifestement connoté et puis il est lui-même un réalisateur de courts métrages. Donc il fait du film interactif, ça fait moins peur au public et ça « sonne » toujours avant-gardiste.

Cette volonté d’être accessible est, pour moi, l’aspect central de l’œuvre, car c’est le prisme qui en explique le mieux les enjeux. Ainsi on comprend que tous les efforts de production, qui rendent l’aspect found footage finalement un peu anecdotique, sont là pour que le spectateur joue le jeu de cette fiction interactive.
De même que le caractère assez simpliste de la narration et du scénario est aussi fait pour ne pas dérouter, mais plutôt pour entrer en douceur dans le monde de l’interactivité au sens large.

Habituellement, dans le domaine du jeu vidéo, l’interactivité nous met en face à une narration qui récupère au maximum la grammaire du cinéma, ce qui tend à perdre un peu le joueur qui a alors le sentiment de ne rien faire devant le jeu.
Pour bien des exemples, comme Heavy Rain de Quantic Dream pour ne pas le citer, cette impression est largement fausse, dans la mesure où le jeu réagi aussi de manière particulière lorsque le joueur ne fait rien, j’entends par là qu’il n’actionne aucune touches. Là il faut bien reconnaître qu’une partie du tour de force de « Wei or Die  » consiste à nous faire oublier totalement qu’il est jeu, qu’il est un objet culturel manipulable selon un ensemble de règles, en oblitérant lui-même toute envie de jouer que pourrait avoir le joueur, transformé subrepticement en simple spectateur.

Dans cette même interview le réalisateur précise qu’il pointe aussi du doigt la responsabilité du spectateur sur ce qu’il choisit de voir ou de ne pas voir.

« Dans Wei or Die, on peut choisir le spectateur qu’on a envie d’être : celui qui est dans une pure complaisance voyeuriste, qui regarde juste les trucs sulfureux et loupe complètement les faisceaux de culpabilité, ou celui qui est une sorte d’enquêteur passant au crible chaque personnage. »

Et, exposé de cette manière, cela fonctionne plutôt bien, car la mise en scène nous engage à revivre ce qu’il s’est passé ainsi qu’à, peut-être, « aller aussi loin qu’eux » (sans qu’on sache véritablement ce que cela veuille dire), mais c’est tout ce que le spectateur peut faire.
Il apparaît en effet assez rapidement qu’il n’est pas question d’enquêter ou de prendre part au récit, mais simplement d’être le témoin d’un événement transgressif en étant soit un voyeur soit un appréciateur de caractères. Le questionnement de la place du spectateur est donc limité à sa plus simple expression : deux postures par lesquelles on passe successivement.

Certains films, Irréversible de Gaspard Noé en tête, interrogent beaucoup plus la place du spectateur que « Wei or Die », car ils n’obligent pas à cet incessant va-et-vient entre deux positions figées et artificielles.
Ils invitent le spectateur à s’interroger sur le récit, allant même jusqu’au point où le spectateur ne sait littéralement pas où se mettre, et doit donc faire l’effort de déterminer lui-même son propre positionnement. Encore une fois cette simplification va de pair avec la volonté d’être le plus accessible possible. Le reste, préférer tel ou tel personnage ou ne pas vouloir voir telle ou telle situation s’affirme dans des clous déjà bien explorés par le cinéma.

Ainsi « Wei or Die » est une expérience intéressante, si il s’agit de votre premier contact avec l’interactivité. Dans le cas contraire, on peut lui reconnaître une réalisation honnête et sans bavure, pouvant même être ludique si l’on se met en quête de visionner à 100 % toutes les images disponibles.
Mais avec un fond qui, malgré d’évidents efforts et des parties prit forts, pâti tout de même de l’approche grand public, voir tape à l’œil, du projet.

Auteur : @Nomys_Tempar

Rédaction BrainRoster

L’Equipe de rédaction de BrainRoster au service des rédacteurs paresseux.

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