Pankapu ou le crêpage de chignons à la française.

Par Chezmoa / 14 octobre 2016

Le Mardi 20 Septembre 2016, Gamekult mettait en ligne son test de Pankapu. Un article qui va créer de vives réactions au sein de la communauté indépendante française.

Après avoir lu l’article, puis les réactions de tous côtés, on peut se poser bon nombre de questions sur les relations entre journalistes et développeurs. Profitons donc de cette histoire pour creuser un peu le sujet et comprendre les difficultés de chacun.

Un article avec autant de personnalité qu’une blanquette surgelée premier prix.

Le test Gamekult de Pankapu a été rédigé par Stoon.
Partons du principe que vous ne le connaissez pas et cherchez à savoir de qui il s’agit.
Premier réflexe : allez visiter la page de l’équipe de Gamekult pour vous rendre compte qu’il n’y figure pas. On continue avec une petite recherche Google pour découvrir plusieurs sujets sur le forum de Gamekult. L’un de Janvier 2016 annonçant le départ de Stoon de la rédaction, et deux autres de Mai/Juin 2016 en réaction à son retour. Certains lecteurs semblaient donc très contents de revoir ce contributeur, tandis que d’autres menaçaient au contraire de résilier leur abonnement payant au site.

Que l’on soit pour ou contre son retour importe peu en vérité, mais ces réactions mettent en avant plusieurs points intéressants.
Il semble que l’avis très engagé et (trop ?) virulent de Stoon soit clairement du goût d’une partie du lectorat. Mais aussi qu’à l’inverse ce ton et ce parti pris aient une influence directe sur les chiffres du site.

On l’oubli souvent mais, qu’il s’agisse d’un site, d’un journal ou de tout autre média, il y a une réalité économique à gérer.
Dans ce cas précis la question serait de savoir si le lectorat adepte du ton de Stoon est aussi celui qui paye les abonnements premium et fait ainsi vivre le site. Seul Gamekult le sait, mais si la réponse est effectivement positive on comprendrait alors leur choix « pour survivre ». Tout ceci n’est bien sûr qu’un supposition et le problème est sans doute bien plus compliqué, car si effectivement Gamekult jouait la carte de la méchanceté, pourquoi ne pas l’appliquer à tous les rédacteurs ?

A titre d’exemple, j’émettais un avis assez différent de celui de Gautoz sur le test d’Anarcute, que j’avais trouvé un peu trop sévère. Cependant l’article est argumenté et l’auteur y explique sans agressivité les points positifs et négatifs du jeu. De ce fait même si j’ai beaucoup plus aimé Anarcute que Gautoz, je respecte son avis puisque celui-ci a été présenté de façon argumentée et professionnelle. A l’inverse pour ce qui est de Pankapu le test agressif à outrance ne fait que décrédibiliser son auteur et au passage le site.

Qu’un jeu soit mauvais est une chose, mais ce n’est en rien une excuse pour attaquer directement ses créateurs. A partir du moment ou le travail fourni par les développeurs est fait avec honnêteté, il faut respecter ces personnes. Il y a une façon de dire les choses, et on peut critiquer un jeu sans pour autant lancer un seau de merde directement à la gueule des gens qui se sont investi pour ce projet.

Une conscience professionnelle loin d’être aseptisée.

Il est très étrange de trouver ces deux types d’articles sur un même site, Gamekult étant de plus une structure reconnue, sensé employer des journalistes professionnels. Mais là se pose la question, qu’est ce qu’un journaliste professionnel ?

On reconnaît les rois à leur couronne et les journalistes à leur sacro-sainte carte presse... Du moins c’est ce qu’on raconte, la vérité est bien moins simple, encore plus dans un milieu spécialisé.

Je vous cite au passage la condition d’attribution de la carte presse :

« S’il s’agit d’une première demande, il faut exercer la profession depuis trois mois au moins consécutifs, et tirer de cette activité le principal de ses ressources, c’est-à-dire, plus de 50 %. Naturellement, les fonctions exercées doivent être de nature journalistique. Enfin, l’employeur doit être une entreprise de presse (écrite ou audiovisuelle) ou une agence de presse agréée. Pour un renouvellement, les conditions à remplir sont les mêmes, mais la régularité de l’activité s’apprécie sur les douze mois précédant la demande. »

Donc si je suis correspond local de presse, que j’habite à St Yvettes les 2 églises, et que je gagne plus de 50% de mes revenus avec cette activité, j’ai le droit au titre. On peut donc très bien obtenir la carte presse en allant tous les Dimanche au loto du village pour prendre quelque photos de Jean-Jérôme et sa femme. Ajouter à cela quelques articles sur les accidents de la route toute moisie du coin, des annonces sur qui a perdu ses clés rue Albert Premier et vous voilà journaliste professionnel. A l’inverse, si vous produisez des articles de fonds très documentés sur un sujet spécialisé mais que cela ne représente que 25% de vos revenus, vous n’avez pas droit à la carte presse. Après ce constat, difficile de donner de la crédibilité à ce vulgaire bout de plastique.

Mais alors, comment reconnaître un véritable journaliste ? Là est le soucis, il n’y a pas de règles. A titre perso j’ai refusé longtemps de me dire journaliste, parce que je n’ai pas fait d’études spécifiques et que je ne vis pas ma plume. Puis avec le temps j’ai rencontré de nombreux « vrais » professionnels de la presse qui m’ont beaucoup déçus. L’un était très souriant devant la caméra puis mesquin et arrogant une fois celle-ci coupée. Un autre travaillait sur un projet dans lequel il n’a finalement pas payé ses jeunes pigistes (j’en ai fait les frais). Et même des rédacteurs en chef qui acceptaient des torchons parce qu’ils étaient gratuits, plutôt qu’un article de qualité payé au lance-pierre. Bref vous l’avez compris ce milieu est malheureusement pourris jusqu’à la moelle. Et quand je lis le test de Pankapu je me dis que finalement je suis sans doute bien plus légitime en tant que journaliste que son auteur.
Pour finir sur la partie presse, tout n’est pas non plus noir et il reste encore de nombreuses personnes intègres au sein de la branche. Mais ces quelques explications vous permettront, je l’espère, d’y voir plus clair et de pouvoir mieux sélectionner les médias qui méritent votre soutient.

Le PankapuGate (si, si, je l’ai lu sur un tweet ! Oui un seul...)

Le test Gamekult de Pankapu a donné suite à de nombreuses réactions de ce qu’on appel « la bulle indépendante ». Un groupe non officiel de petits développeurs français qui se sont constitués en réseau. Pour la plupart dégoûtés par l’article, ils réagissent chacun à leur tour avec un petit tweet, puis petit à petit le sujet dérive et on se retrouve avec des comparaisons entre les rédactions. Une bien mauvaise interprétation du problème, mais appuyons nous sur ce tweet pour en discuter :

Si on tente de décrypter on comprend en gros que la rédaction de GameSideStory a adoré le jeu au moins autant que la rédaction de Gamekult l’a détesté.
Première chose, on ne peut pas englober toute une rédaction, je suis contributeur chez GameSideStory et je n’ai jamais joué à Pankapu, je me garderai donc bien de donné tout avis sur la qualité du jeu.
De la même façon Stoon a détesté le jeu mais en est-il autant pour le reste de l’équipe ? Je doute sérieusement que chaque membre de l’équipe y ai joué. La responsabilité d’une rédaction toute entière ne peut donc pas être engagée, et seul l’auteur (ainsi que le rédacteur en chef) peuvent être tenu pour responsable d’un article.
Il faudrait donc plutôt dire : le_Crim a encensé le jeu autant que Stoon l’a descendu, le grand écart.
Seconde point, le jeu n’est en rien encensé. Auquel cas le titre aurait eu droit à une sélection GSS et ce n’est pas le cas comme le fait remarquer Skywilly, rédacteur en chef de GameSideStory.

Il n’y a donc pas grand écart non plus puisque l’auteur du test a simplement « apprécié les quelques heures passées dessus ». Pankapu est ainsi un bon jeu mais Le_crim ne l’a pas autant aimé que Stoon l’a détesté...

D’autres tweets viendront plus tard comparer Gamekult à « ses concurrents » et le distributeur Plug in digital ira même jusqu’à s’en servir pour contacter d’autres rédactions. Une jolie façon d’utiliser le débat à son avantage 6 jours après la bataille.

En effet une fois qu’on a créer un amalgame pour faire passer Gamekult pour les méchants et les autres pour des gentils il est facile de s’en servir à son avantage. Surtout quand on sait qu’Olivier Penot qui est donc l’un des premiers à avoir lancé le sujet sur Twitter est aussi employé chez Plug-in-digital... A vous de juger si il s’agit d’une simple coïncidence ou non.

Si je parle d’Olivier Penot c’est parce qu’il représente assez bien ce qu’est la fameuse bulle indépendante française. Co-fondateur de Seaven Studio il a par exemple vécu l’échec du lancement d’Ethan : Meteor Hunter (127 ventes en un mois). Puis, suite à un post-mortem, le jeu aura finalement obtenu d’honorables chiffres de vente que l’on pourra trouver sur son article chez Gamasutra. Il a aussi connu le faux départ d’Inside my radio. Mais dans les 2 cas à aucun moment il n’a mis en doute la qualité de son jeu.

Un rappel des scores sur métacritic obtenus par les jeux Seaven Studio :

  • 59 pour Ethan : Meteor Hunter PC
  • 54 pour Ethan : Meteor Hunter Ps Vita
  • 44 pour Ethan : Meteor Hunter Xbox One
  • 68 pour Inside my radio PC
  • 62 pour Inside my radio Xbox One

Comme vous pouvez le constater les deux jeux n’ont pas eu de mauvaises notes, mais pas d’excellentes non plus. Ils s’agit donc « juste » de jeux corrects (pardonnez moi l’expression). Inside my radio avait par exemple été critiqué pour son boss de fin ou sa durée de vie. Ce qui n’en faisait certes pas un mauvais jeu mais venait clairement ternir le tableau.

Pour le cas de Pankapu c’est à peu près la même chose, on a pu assister à une levée de bouclier de la fameuse bulle pour protester (à raison) contre un article assassin. Mais au final peu de ces développeurs ont abordés la qualité du jeu, le débat s’est très vite orienté en chasse aux sorcières, tout simplement parce qu’un média français avait mal parlé d’un jeu français. Mais si Stoon n’avait pas lynché le jeu, aurait-il eu autant de support de la communauté de développeurs ? A vérifier.

Neurovoider, sorti assez récemment ne s’est fait lyncher par aucun média. Avez-vous vu toute la bulle réagir le même jour pour tenter d’aider son développeur à gagner en exposition ? Non... On a bien vu quelques petits retweets chez les copains effectivement, mais pas de mobilisation générale.
Car la bulle indépendante, sans s’en rendre compte, a joué le jeu de Stoon. Et au final, on aura bien plus parlé de Gamekult et de Pankapu en quelques heures, que de Neurovoider en quelques jours.

Comme pour le journalisme on ne peut pas généraliser et placer tout le monde dans le même sac. Certains sont au centre de la bulle et refont le monde en se regardant le nombril sur une discussion privée. D’autres studios gravitent simplement autour de façon plus honnête. Et pour finir il reste aussi un nombre négligeable de studios actifs dans le milieu mais totalement en dehors de cette bulle. Une fois de plus j’espère que ces explications vous permettront d’y voir plus clair et de reconnaître les studios qui méritent véritablement votre intérêt.

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.

Pour terminer sur une expression de Blaise Pascal, notez que toute cette histoire n’est seulement qu’un crêpage de chignons à la française. Le reste du monde et de l’industrie du jeu vidéo se fout pas mal du test de Pankapu chez Gamekult, tout autant que de cette petite bulle qui ne concerne que quelques studios français.

Et des bisous à Olivier.

Chezmoa

Consultant en Histoire et Culture du Jeu Vidéo

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