L’économie collaborative est-elle la solution à la crise ?

Par Djianne / 16 avril 2017

Sur fond de crise économique la riposte s’organise entre ceux qui l’utilise pour maximiser leur profit en exploitant le travail des autres et ceux qui, au contraire, créé de la ressource en le valorisant...

Ces dernières années ont vu éclore de nouveaux modèles économiques qui ont pour particularité de fonctionner sur la création de valeur en commun et grâce à des qualifications qui ne sont pas forcément reconnues sur le marché du travail traditionnel ou par un diplôme.

Économie participative, économie collaborative, troc (ou barter), impact sourcing, uberisation, MOOC... le 21ème siècle sera celui de la renaissance de l’entraide sous une nouvelle forme, sans doute moins humaniste et naturelle, mais nécessaire à l’évolution d’une société qui n’a cessé de sacrifier le groupe au profit de l’individu.

L’économie collaborative, à la définition et aux limites encore floues, a pour principe de base de mettre à disposition d’un groupe - limité ou non - la capacité de production de chacun de ses membres en direct ou par un intermédiaire. Par le travail, par du matériel, par du réseautage, par de la prestation de service... la ressource apportée étant alors rémunérée par un salaire ou une ressource équivalente, déduction faite éventuellement du pourcentage de l’intermédiaire s’il existe. Nous assistons donc à une rupture avec la société industrielle et son organisation traditionnelle autour d’une séparation stricte entre producteur et consommateur.

Rien de bien nouveau sous le soleil me direz-vous, puisque ces pratiques existaient déjà bien avant l’arrivée et la démocratisation de l’usure ou de la monnaie qui ont alors complètement changé la donne et qui régissent encore aujourd’hui notre société.

Nous voici donc 9 siècles plus tard, en train de redécouvrir l’une des plus ancienne pratique de l’humanité en nous extasiant dessus comme si nous avions réinventé la roue.

Ironie mise à part, face à un capitalisme de plus en plus sourd et aveugle aux dommages collatéraux, les petites entreprises et les particuliers ont bien compris que la solution ne pouvaient venir que d’eux-mêmes et que la vague du numérique et de la technologie permettait de repousser les limites géographiques et sectorielles de n’importe quel marché. Ne reste plus ensuite qu’à choisir son camp entre exploitation et bénéfice mutuel.

C’est en tout cas un créneau prometteur pour les startups qui ne manquent pas d’idées pour lancer des projets de plus en plus nombreux basés sur le partage des ressources, l’éco-responsabilité ou encore le social.

A l’image de France Barter par exemple, une plateforme créée en 2014 qui met en relation les entreprises ou plutôt l’offre et la demande en matière de troc. Le business model repose sur le fait que les entreprises se payent en "Barter", une monnaie de transaction créée par la plateforme. L’entreprise reçoit des Barter lorsqu’elle "vend" un bien ou un service et peut les utiliser pour en "acquérir". France Barter prélève alors une commission de 5% sur les factures émises lors des échanges.

" France Barter, est une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Pour faire partie du réseau d’échange, une entreprise doit s’acquitter d’un coût d’inscription de 235 euros par an et elle prend une part au sein de la SCIC. (...) Si la plateforme n’est pas encore rentable, le volume des échanges n’a cessé de croître depuis son lancement : l’équivalent de 700.000 euros en 2014, 1,8 million en 2015 et 3 millions en 2016." Challenges.fr

Si vous préférez faire des affaires en misant sur une démarche éthique et éco-responsable, alors vous pouvez vous orienter vers l’impact sourcing (démarche qui consiste à faire appel à une main-d’œuvre issue de milieux défavorisés, pour marier économie marchande et économie d’entraide.), à l’image de Samasource, une ONG spécialisée dans la sous-traitance pour les grands groupes du numérique comme Google, LinkedIn ou encore Microsoft.

"Ma vision était de créer une entreprise qui embaucherait et paierait des personnes à très bas revenus afin de les sortir de la pauvreté directement grâce à l’économie numérique. L’idée était d’appliquer à la sous-traitance ce que Muhammad Yunus a fait pour le secteur bancaire. (...) Je me suis demandée si on pouvait faire la même chose pour le numérique : décomposer les projets numériques en petites tâches et apprendre aux gens à les réaliser. Grâce au micro-travail, nous avons employé plus de 8 000 personnes. Et comme chacune de ces personnes subvient aux besoins de quatre autres personnes, nous avons sorti 35 000 personnes de la pauvreté."
"(...) Les entreprises travaillent avec nous pour la qualité de ce que nous offrons, et notre structure de coût. Personne ne travaille avec nous pour notre impact social : de la même façon que quand vous achetez une paire de chaussures, vous ne le faites pas parce qu’elles sont bonnes pour la planète, mais parce que ce sont de bonnes chaussures. Mais s’il y a en plus un impact social, le client sera partant. C’est sur ce principe que nous avons construit Samasource et je suis convaincue qu’il faudrait que les entreprises sociales agissent davantage de cette façon. Que vous soyez commerce équitable ou non, souvent, le client s’en fiche. Il faut d’abord produire un bon produit, et l’impact social vient ensuite." extraits de l’interview de Leila Janah, fondatrice de Samasource sur le site Usbek&Rika.

Leila Janah touche ici un point intéressant de l’économie dite solidaire : le produit lui-même. Au-delà de l’aspect solidaire ou social, n’importe quel business model se doit d’être rentable et ne compter que sur la charité ou la pitié de ses clients sans apporter de plus-value à son produit est voué à l’échec. Quelque soit le type d’économie choisie l’attrait et la compétitivité de votre produit doit être le facteur déterminant.

Dans son interview, Leila Janah souligne bien que l’aspect social n’est jamais la raison pour laquelle l’on fait appel à son ONG, c’est la qualité de ses prestations qui fait venir les clients, l’impact social en découle alors naturellement derrière.

Mixer économie de marché et sociale n’est semble t-il pas impossible, mais il faut admettre au départ que l’aspect social ne doit pas être la priorité dans l’image de la marque, du service ou du produit. Il doit se contenter d’être la cerise sur le gâteau.

A moins de se lancer dans un projet complètement différent qui ne repose pas sur l’idée d’entrepreneuriat ou de profit, mais plutôt sur l’entraide pure.

A l’image des "Repair Café", équivalent moins glamour des fablabs dans le domaine du bricolage, un repair café est un lieu et, souvent un temps, définis où des bricoleurs, voire des professionnels, mettent gracieusement à disposition leur temps, leur savoir-faire, leur outillage et, aussi des pièces de rechange, pour permettre aux possesseurs d’objets défectueux de les réparer en étant encadrés et en apprenant.

Mais l’on touche ici au domaine de l’associatif ou du bénévolat, bien loin de l’idée que l’on se fait d’une entreprise.
Je trouve toutefois que ce genre d’initiative, au lieu de ne reposer que sur la spontanéité citoyenne, devrait être reprise par les Villes, ceci étant un bon moyen pour elles de se réapproprier l’intérêt général, d’encourager une démarche citoyenne et d’utiliser ce genre d’événements temporaires et au final peu coûteux en terme d’organisation, pour redynamiser les centres villes et/ou les quartiers mourants.

On en revient encore à la smartcity, qui, contrairement aux idées reçues ne repose pas que sur des électrodes plantées dans tous les coins ou le wifi gratuit au feu rouge. La smartcity c’est avant tout repenser l’urbain, remettre le citoyen au cœur de sa ville, afin d’éviter cette vision cauchemardesque des villes déshumanisées, laides, cages à poules et polluées des films hollywoodiens de science-fiction.

Attention toutefois au sens ambigu du mot "collaborative", l’économie collaborative n’a rien du monde des bisounours que l’on pourrait croire et doit se distinguer de l’économie de partage ou purement solidaire par le simple fait qu’elle requiert une logique et un business model rentable.
Pas qu’il faille y voir non plus le diable parce que des géants comme UBER ou AirBnB en ont émergé et qu’ils ont été majoritairement diabolisés, mais l’aborder plutôt comme une base, un canevas sur lequel broder un modèle qui correspondra à notre idée du monde des affaires, en gardant à l’esprit les leviers forts qui semble faire son succès :

  • l’idée que tout le monde cherche/peut/veut arrondir ses fins de mois avec une souplesse incompatible avec un contrat de travail.
  • le fait que l’accessibilité est au cœur des préoccupation du 21ème siècle.
  • l’idée magique que le local est devenu mondial ou inversement.
  • la pré-existence d’un marché à fort potentiel et encore inexploité ou mal exploité.
  • le principe que tout est monnayable.

Premier arrivé signifie généralement premier servi, et il devient ensuite beaucoup plus difficile pour les suivants de se positionner sans apporter une valeur ajoutée significative et originale. Le principal restant toujours de trouver LE business model qui assurera la pérennité à long terme du projet.

Toute cette agitation "startupienne" donne d’ailleurs naissance à ce que j’appelle des aberrations, comme ces deux sociétés de San-Francisco : Sweetch et Monkeyparking, qui ont développé une application qui organisent ni plus ni moins qu’un marché de la sous-location à grande échelle des places de parking public de la Ville... répondant alors à l’incapacité des mairies de satisfaire les besoins des automobilistes face à l’explosion des véhicules dans les zones urbaines (oh tient on en revient encore à la smartcity..).

Sweetch - Park on-street instantly from Sweetch on Vimeo.

L’économie collaborative répond à un besoin immédiat, limite compulsif et souvent issu de nos habitudes capricieuses du tout, tout de suite et avec le moins d’efforts possibles. ACCESSIBILITE on vous a dit !
Quand l’usage prend le pas sur la propriété, voila qui définit très bien cette frémissante économie collaborative.

Il n’en reste pas moins que la matière première de ce nouveau modèle est l’homme lui-même, son savoir-faire, son temps de cerveau, ses données personnelles... Nous nous monnayons nous-mêmes.

Pour reprendre les mots de Arthur De Grave

Alors non, le salariat ne va pas disparaître du jour au lendemain, mais une part substantielle de la valeur économique est déjà largement produite hors de ses cadres. Les formes d’emploi non-salarié ne peuvent dès lors plus être traitées comme quantité négligeable. D’avance, mes excuses aux amateurs d’uberisation et de concepts clé en main et généralisateurs.

Il tente même de classifier cette transformation du monde du travail en trois grandes catégories :

-* le digital labor  : Difficile à traduire en français, je me risquerai à dire : prolétarisation numérique. En gros, tout le travail d’alimentation en données des usines algorithmiques géantes que vous et moi effectuons. Vos recherches sur Google, vos statuts Facebook, vos données de géolocalisation, la fréquence cardiaque enregistrée en continu par votre fitbit, etc. forment la part involontaire du digital labor. Il existe parallèlement un digital labor volontaire, dont l’exemple le plus éclatant est Amazon Mechanical Turk. Yann Moulier-Boutang nous compare à des abeilles dans la grande ruche du numérique mondialisé ; cette métaphore est juste, mais en partie seulement, car en l’état actuel de nos rapports avec les grandes plateformes, nous ressemblons davantage à des pucerons colonisés par des fourmis accros au miellat qu’à des pollinisateurs.
-* le travail amateur : ou « pair-à-pair », à prendre ici dans un sens très restreint. Il s’agit des échanges de biens et services entre particuliers qui se maintiennent à un niveau infra-professionnel. Mettre une fois de temps en temps son appartement ou sa voiture en location, mais sans rentrer dans une logique d’accumulation du capital et sans qu’une relation de subordination claire ne s’installe véritablement entre celui qui fournit le service et celui qui le reçoit.
-* le travail autonome  : Le gros morceau : la freelancisation croissante du marché du travail et l’eclipse relative du travail subordonné.

Définitivement des pistes à creuser pour tenter de définir un jour légalement ces nouvelles formes d’émancipation volontaire ou non de la masse active. Car c’est bien là que se situe la limite actuelle à tout ce flou artistique que constitue l’économie collaborative : elle ne rentre pas vraiment dans les petites cases législatives et fiscales de nos chers états si cartésiens.

Avec un Etat balbutiant encore entre répression féroce et démesurée ou inertie totale, difficile de savoir à quelle sauce nous allons être mangé dans les années à venir.

A ce jour force est de constater que le plus gros de l’activité de notre gouvernement se situe du côté de la fiscalité et des questions épineuses de concurrence libre ou déloyale, plutôt que du côté du droit du travail et de la situation parfois délicate du statut des particuliers qui officient dans le cadre de ces nouveaux modèles.

Imposition des revenus, recours sur les conditions de travail, définition d’un échange équitable... pour l’instant c’est plus une jurisprudence ou une législation au coup par coup qui court derrière une mutation qu’elle n’a pas su anticiper.

Peut-on alors voir dans ces nouveaux modèles économiques la solution à la crise généralisée qui touche le marché du travail, la confiance dans les institutions et modèles classiques et l’économie elle-même ?

Non, je ne pense pas que l’économie collaborative soit LA solution à la crise, elle en est plutôt une réponse, comme un mécanisme de défense inconscient qui rapproche les individus en collectif afin d’être plus fort et de résister.
Sous sa forme actuelle elle n’est de toute façon pas encore suffisamment définie et organisée pour aboutir à un modèle stable et l’absence de repères législatifs solides l’empêche à ce jour d’amorcer sa pleine évolution.

Ce n’est sûrement qu’une question de temps avant que les institutions et le législateur ne s’empare du problème, la question qui reste toutefois posée concerne plutôt la forme que prendra cette organisation et si les ajustements apportés seront en adéquation avec la révolution sociétale indéniable que ces nouveaux modèles ont déjà amorcés et qui se poursuivra sans aucun doute de gré ou de force.

Quelques sources officielles :

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Djianne

Rédactrice en chef de BrainRoster et présidente de BrainToaster. Particularités : grande maîtrise de la caféine en intraveineuse, -12 en diplomatie, pond environ 10 idées banco à la minute.

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